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 Carib Creole : Où en est le combat contre le chlordécone ? Le problème peut-il est être désormais considéré comme réglé ? Est-ce ce qui explique qu’on n’en parle plus guère ?
Raphaël Confiant: Hélas, rien, absolument rien, n’est réglé ! Louis Boutrin et moi-même, je vous le rappelle, avions organisé, en février 2007, juste après la sortie de notre livre, une conférence de presse à l’Assemblée nationale française. Nous nous y sommes retrouvés seuls, avec juste Corinne Lepage, ex-ministre de l’Ecologie et membre du MODEM, et Alain Lipietz, député européen et membre des Verts, à nos côtés. Deux hommes politiques français donc, mais pas un seul élu antillais. Ce n’était pas faute de notre part d’avoir sollicité nos politiques !
CC1 : A quoi attribuez-vous ce retrait des politiques ?
R.C.: Posez-leur la question ! Tout ce que je peux faire ce sont des hypothèses. D’abord, ils n’étaient peut-être pas au courant de la gravité du problème. J’ai même rencontré des élus qui me demandaient ce que signifiait ce mot de chlordécone. Ensuite, ceux qui étaient au courant se sont tus de peur d’être pointés du doigt par les puissants utilisateurs dudit pesticide. Enfin, il y a un petit nombre qui savait très bien de quoi il en retournait puisque, par exemple, un député de la Martinique avait demandé et obtenu, au milieu des années 80, une dérogation exceptionnelle d’utilisation du chlordécone aux Antilles. Je ne cherche pas à dédouaner nos élus, mais dans ce dossier, ils ont été, au départ, je dis bien au départ, la cinquième roue du cabrouet.
CC1: Vous voulez dire que le principal responsable est le gouvernement français ?
R.C.: Qui a parlé de gouvernement ? Jamais Louis Boutrin et moi n’avons employé ce mot dans nos deux ouvrages. Nous avons parlé d’Etat français, ce qui n’est pas du tout pareil. Oui, l’Etat français, quel que soit le gouvernement au pouvoir, a été le premier responsable de cette véritable catastrophe écologique et sanitaire. Je vous rappelle que pendant 30 ans, cet état, gouverné tantôt par la Droite, tantôt par la Gauche, tantôt par des gouvernements de cohabitation a délibérément caché aux populations antillaises que le chlordécone était un poison redoutable dont la rémanence, c’est-à-dire la persistance dans les sols, est tout à fait extraordinaire. Entre 80 et 150 ans !
CC1 : A vous entendre l’Etat français a agi sciemment ? C’est là une grave accusation ?
R.C.: Je prends mes responsabilités et je dis que pendant plus de 30 ans, entre 1972 et 1993, l’Etat français était parfaitement au courant de l’extrême dangerosité du chlordécone et pourquoi ? Pour deux raisons : d’abord, parce que ce pesticide, inventé par les Américains en 1976 fut définitivement interdit chez eux en 1979 ; ensuite parce que les propres services déconcentrés de l’Etat français aux Antilles n’ont cessé de produire des rapports alarmants sur la question dont le dernier en date, le rapport Fagot-Mestre-Balland date de 1993 justement. C’est d’ailleurs sur la base de ces rapports et sur les publications de l’American Cancer Institute que Boutrin et moi-même avons bâti notre premier ouvrage. Ce que nous avions découvert était effrayant, absolument effrayant ! Taux de cancers de toutes sortes, y compris rares comme celui du myélome, en hausse constante, malformations congénitales innombrables, baisse dramatique de la fertilité à la fois masculine et féminine, développement du Parkinson et de l’Alzheimer etc…Tout ça était écrit noir sur blanc tant dans les recherches américaines que dans les rapports des services déconcentrés de l’Etat. Mais il n’y a pas que ce dernier à être responsable, il y a aussi les importateurs de pesticides et les gros planteurs…
CC1 : Vous voulez parler des Békés ?
R.C.: Exactement ! Ce sont les deuxièmes responsables juste après l’Etat français. Pourquoi ? Parce qu’ils sont allés acheter la formule du chlordécone aux Etats-Unis après que ce produit y ait été interdit, ils l’ont ensuite fait mettre au point par un laboratoire à Amiens, ils ont fait fabriquer le produit à bas prix au Brésil et ils l’on importé en Martinique et en Guadeloupe sous le nouveau nom de « Curlone ». Et voilà, le tour était joué ! Mais, il y a pire : je vous rappelle que chez vous, en Guadeloupe, les propres services déconcentrés de l’Etat français ont trouvé du dieldrine dans l’eau du robinet de la Basse-Terre. Or, ce dangereux pesticide n’a jamais été homologué en France et n’aurait donc jamais dû se retrouver en Guadeloupe. Du coup se pose une question : qui l’a importé ? par quelles filières ? La douane ne fait-elle pas son travail dans nos pays ?
CC1 : Aujourd’hui on en est où ?
R.C: L’Etat français cherche à enterrer le dossier du chlordécone avec cette fois-ci la complicité des élus martiniquais et guadeloupéens qui désormais ne peuvent plus dire qu’ils ne savaient pas. Si au départ, j’ai pu leur trouver des circonstances atténuantes, aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Ils savent ! Je rappelle que deux associations écologiques martiniquaise, l’ASSAUPAMAR et ECOLOGIE URBAINE (dont je suis membre) et une association guadeloupéenne, l’ASSE, ont porté plainte contre l’Etat français pour empoisonnement. Après moult tergiversations, la plainte a fini par être déclarée recevable, mais l’Etat français a aussitôt botté en touche en délocalisant les choses : désormais, c’est à Paris qu’un éventuel procès se déroulera. Loin des milliers de Martiniquais et de Guadeloupéens qui pendant 30 ans ont manipulé le chlordécone dans les bananeraies, qui pendant 30 ans ont bu une eau du robinet polluée au chlordécone, qui ont mangé du poisson, bu du lait de vache contaminé aussi. Il s’agit là, non pas d’un crime contre l’humanité, selon la terminologie bêtifiante des droits-de-l’hommistes, mais d’un crime contre les nègres guadeloupéens et martiniquais. Oui, un crime raciste ! Cela participe du fameux « génocide par substitution » dénoncé jadis par Aimé Césaire.
CC1 : Quand vous dîtes que rien n’est réglé, cela veut dire quoi concrètement ?
R.C.: Eh bien qu’aucun des points soulevés par les écologistes antillais n’a été pris en compte par l’Etat français. Qu’aucune de nos exigences n’a reçu le plus petit début de commencement d’attention. Concrètement, ça veut dire que la cartographie exacte des terres polluées et non polluées que nous demandions n’est toujours pas faite ! Cela veut dire que l’enquête épidémiologique massive que nous demandions n’est toujours pas prête à être mise en route ! cela signifie que l’indemnisation des petits et moyens agriculteurs dont les terres sont polluées et qui n’ont dès lors plus de moyens de production est au point mort ! cela signifie que la réflexion sur la dépollution des sols, avec, par exemple, les techniques de phytoremédiation employées au Canada, n’a jamais été entamée etc…etc…Vous le voyez donc, rien n’a été fait ! Nous en sommes exactement au même point qu’en février 2007 lorsque l’affaire du chlordécone a été révélée au grand jour. L’Etat français se fout de notre gueule !
CC1 : Est-ce que les intellectuels antillais n’auraient pas eux aussi une part de responsabilité dans tout cela ?
R.C.: Quels intellectuels ? Quand on est membre du SNES, du SNESUP, de la ligue des Droits de l’homme, de telle ou telle loge maçonnique ou de telle section locale d’un parti politique hexagonal, on n’est pas un intellectuel antillais, on est un misérable larbin au service du colonialisme français. Un larbin peut-il être tenu pour responsable de quoi que ce soit dans la mesure où il n’est même pas responsable de sa propre personne ? |
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