Vendredi 14 Novembre 2008
Chocs de civilisationsLa nuit a été longue hier soir. La répétition s’est terminée très tard et pour prime j’ai flippé pour de bon pour la toute première fois depuis que je suis en Haïti. Le chauffeur qui nous a conduits au « studio » (en réalité la cave d’une maison en construction) de répèt nous a fait attendre 15 bonnes minutes dehors, dans le noir total, sans nous donner de ses nouvelles.
« Sé lè djab ! », me lance un des musicos, avec un sourire moqueur. Brrr. J’ai surtout peur que G., le chauffeur, nous ait oubliés et j’avoue qu’irrationnellement, j’ai commencé à me sentir en danger, à penser aux kidnappings, aux disparitions inexpliquées, à la zombification, et que sais-je encore. Enfin, à toutes ces choses qui ont été si savamment utilisées par certains pays et certains médias et qui font qu’on ne connaît Haïti qu’à travers le spectre de l’horrible et du monstrueux.
Après une telle nuit, le réveil est difficile et le reste de la journée passe comme au ralenti. A midi, on a enfin droit à des bannann pezé, avec un super pikliz et des fritay de poisson.
Les deux femmes de ménage sont accroupies, par terre pour prendre leur déjeuner. La cuisinière elle, une femme imposante et dont le créole ne ressemble à rien que je n’ai jamais entendu, est assise sur un ‘ti ban’ et accompagne ses collègues.
La situation me met très mal à l’aise…Implicitement, on me fait comprendre que chaque personne a sa place et je saisis très vite qu’il ne faut surtout pas vouloir jouer à la « civilisatrice ». J’avais eu un sursaut d’horreur quand Sarkozy avait parlé de sa «politique de civilisation», et, avant, des «effets positifs de la colonisation», donc…
En aucun cas, bien que ce que je vois me choque, je ne veux me poser en donneuse de leçon dans un pays qui, à bien des égards, a su montrer qu’il était bien plus responsable et fier que le mien.
Philosophie onusienne
Le bâtiment où nous logeons accueille aussi des locataires de l’ONU. Je dois avouer qu’à mon arrivée, lorsque j’ai vu tous les 4x4 taggués UN garés devant le bloc d’appart-hôtels, j’ai été soulagée et me suis sentie tout de suite un peu plus en sécurité.
Ce soir, en me rendant à l’appart je rencontre 4 soldats de l’ONU, mes voisins. X., un policier français, présent en Haïti depuis 1 an et demi, discutait déjà avec N., une réalisatrice, avec qui je partage mon appartement.
Le policier français est en compagnie de deux Roumains qui nous font goûter de l’alcool de prune. C’est spécial…et c’est surtout très fort.
«Sé ronm Marie-Galante !», se serait sûrement moqué mon père.
Les deux Roumains parlent un français courant et ponctuent même leurs phrases par des expressions créoles haïtiennes.
Très curieuses, N. et moi les interrogeons sur leur rôle dans le pays. Si les Roumains restent un peu réservés, X., le Français, lui, est très prolixe.
Son discours, au début, me semble très lucide et sans préjugés, mais, très vite, je suis gênée par certaines considérations crues et sans nuances du type
« Y’a pas plus baiseurs, plus alcooliques et plus accro à la musique que les Haïtiens » ou encore
« en Haïti, t’as des drapeaux partout mais y’a aucun projet commun et c’est chacun pour sa tronche ».Mais je retrouve aussi dans son discours, ce que je n’aurais jamais imaginé entendre d’un soldat de l’ONU. X. nous explique, comme beaucoup d’Haïtiens que je connais me l’ont déjà expliqué, que le pouvoir en place est une masquarade pour qui le peuple n’est rien. Plus que jamais, l’insécurité règne ici, nous explique X. qui nous fait un cours complet sur les précautions à prendre quand on visite Haïti.
« Même si vous n’entendez plus beaucoup d’affaires de kidnapping, il faut savoir que ce phénomène existe. Sans parler de la spoliation ! »La spoliation ? X. nous a appris que n’importe qui peut se rendre dans une maison, menacer de mort la famille qui y habite pour que celle-ci lu cède le terrain et la maison, sans broncher...
Si Papa Doc ou son fils était encore au pouvoir, nous fait-il comprendre, Haïti ne serait pas dans un tel état de délabrement et d’insalubrité.
« C’est bien beau la démocratie, nous dit-il, mais si c’est pour que les gens crèvent, ce n’est pas la peine. Autant que Duvalier revienne de Paris ! »Et là, je repense à ce qu’un ami journaliste m’avait dit au début de mon séjour. Selon lui, Préval ne serait qu’un pantin intéressé, comme beaucoup de hauts fonctionnaires, à placer l’argent de l’aide humanitaire dans des banques de Miami (sic !). Selon cet ami, les écoles, les routes et les hôpitaux ont été construits par Duvalier qui, lui, avait une véritable vision pour son pays.
Les onusiens nous racontent leur quotidien et des difficultés auxquelles ils font face. La première, selon X., résiderait dans le fait qu’ils n’aient pas de mandat exécutif dans le pays, mais seulement une fonction d’encadrement qui se limite, trop souvent, à la formation d’agents de la Police Nationale Haïtienne.
Selon eux, il est très difficile de mener à bien une action concrète en Haïti car, malgré une forte logistique, la volonté de bien faire manquerait et du côté haïtien et du côté onusien.
« La misère est telle ici que beaucoup réclament une recolonisation d’Haïti par la France ou le Canada », déclare X. d’un air fier.
No comment.PS: Fin de soirée intéressante. J'ai rencontré un autre onusien en quittant les premiers...Lui, c'est M., il est Skri Lankais et parle un créole H terrible ! On a longuement parlé konpa et, pour me prouver qu'il connaissait vraiment bien les artistes, il appelle Jakito, devant moi et me le passe pour le saluer.
Il allait faire de même avec Sweet Micky, le président du konpa, mais j'ai préfère ne pas...De tous les onusiens rencontrés, M. est de loin celui qui s'est le mieux intégré à la société haïtienne.
Fin de la journée, je retourne dans ma chambre un peu sonnée par l'alcool de prune des Roumains et amusée par ce Skri Lankais qui parle créole H couramment et qui adore le konpa :-)