Jeudi 13 Novembre 2008La banalité du drameEn rentrant hier soir, j’ai appris que suite à l’effondrement des deux écoles, le Festival Musique en Folie, auquel j’étais invitée, avait été annulé, la veille, par les organisateurs. Les autorités ont décrété aujourd’hui et demain journées de deuil national.
Ce matin, l’annulation du Festival tant attendu est sur toutes les lèvres.
Au QG, l’appartement principal du bâtiment où je loge, je rencontre des artistes, des animateurs radio, des journalistes et mes hôtes qui font le point sur la situation.
A en croire tout le monde, c’est le poids de l’opinion internationale et celui de l’émotion suscitée par ces effondrements, à l’étranger, qui auraient provoqué l’annulation de Musique en Folie.
«Les gens, ici, ils sont tellement habitués à ce genre de choses, qu’il ne leur est pas venu, tout de suite à l’esprit, d’annuler les festivités. Non pas que des écoles s’effondrent tous les jours, mais les drames sont si communs en Haïti, que nous y sommes un peu habitués. La vie continue…», nous dit A., un de mes hôtes, visiblement blasé.
Les organisateurs auraient donc joué la carte du politiquement correct pour ne pas choquer la «communauté internationale».
« Si Musique en Folie avait été maintenu, on aurait encore traité les Haïtiens de sauvages, de débraillés qui ne se soucient pas du triste sort de leurs compatriotes. Mais c’est bien dommage car ce festival aurait apporté du baume au cœur à une population qui en a bien besoin en ce moment », continue P. S.-L., un animateur radio.
Des artistes logeant dans le même bâtiment sont aussi présents. Ils n’ont pas le moral, et pour cause ! Ils ont fait le déplacement depuis Paris pour montrer à leurs compatriotes que les expat vivant en Europe savent aussi faire du bon konpa et que des Haïtiens, même en France, demeurent de vrais Haïtiens.
Bref, le week-end s’annonce morose et, comme un mauvais coup du sort, l’on apprend que nos voitures sont hors service : La veille, alors que les chauffeurs étaient partis faire le plein, les pompistes auraient, apparemment, coupé la gazoline à l’eau. Résultat, nos voitures sont inutilisables pour deux jours…
Me voilà donc coincée sur les hauteurs de Péguyville, loin de la ville, loin de tout, avec comme seuls voisins, en journée, quelques ambassadeurs caribéens barricadés dans leurs maisons cachées derrières de hauts portails couronnés de barbelés…La rencontre avec la population, ça ne va pas être pour tout de suite.

Consolation : Il y a, au menu, ce midi, du riz « sos pwa » accompagné de poulet aux carottes et aux oignons à la mode H, le tout agrémenté d’un gouteux et énorme avocat.
Je ne peux alors m’empêcher de penser à ma meilleure amie, « Cookie », qui raffole de la sauce de haricots rouges pilés. Avec elle, lorsque je vivais encore à Paris, nous n’hésitions pas à parcourir de longs trajets pour déguster les succulents mets haïtiens de « Maloulou », à Pantin !
Oui, j’avais oublié de vous le dire, je suis folle de la cuisine haïtienne ! Dommage qu’il n’y ait pas de « bannann pezé » aujourd’hui…
Radio Linbé-Mythes et légendes du CapCette après-midi, au QG, j’ai rencontré un jeune journaliste politique qui essaie de reconstruire sa radio qui a tout perdu à cause des derniers cyclones. François est directeur de « Radio Linbé ».
Radio Linbé, ça ne s’invente pas ! J’ai failli éclater de rire en entendant ce nom et j’imaginais déjà THE radio spécialisée en chansons d’amour, du zouk love saucisson-chérie-doudou-tu-m’as-quitté, en veux-tu, en voilà, ou encore du konpa love gluant et dégoulinant de
« malgré tou sa ki finn rivé, mwen toujou renmé-w» et de
« chéri ou bel tankou larkansyel ».
Mais non, rien de tout ça. François m’apprend que Linbé est une vallée dans le nord du pays, pas très loin du Cap Haïtien.
Ah, le Cap Haïtien ! J’en ai entendu de belles aussi sur cette ville.
« Neg O Kap, bon bagay ! Neg O Kap sé moun rafiné ! Nèg O Kap ap bay bon sèvis ». Les hommes du Cap Haïtien ont, vous l’aurez sûrement compris, une réputation de « super lovers », d’amants de luxe. Des hommes exceptionnels, m’a-t-on dit, qui peuvent vous faire monter au septième ciel de mille et une façons ! Il paraît qu’Arly Larivière, le keyboardiste et maestro du groupe Nu-Look est du Cap…je comprends mieux ses ongles manucurés et ses bonnes manières…
On dit même que les gens du Cap ont un créole très proche de celui des Guadeloupéens et des Martiniquais…
Trêve de rêverie, et retour à Linbé. François et Radio Linbé travaillent avec GACIDEL, un groupe d’action qui a pour but de former les paysans à une agriculture durable et de donner un minimum d’instruction aux jeunes défavorisés.
Il m’explique alors qu’au Nord, les avions américains arrosent les terres agricoles de
« produits chimiques qui provoquent des maladies inexplicables ».Je ne peux m’empêcher de lui parler de l’empoisonnement de nos terres au chlordécone. Sa réaction ne se fit pas attendre et j’ai été étonnée de la lucidité de son commentaire :
« Au fond, c’est un problème politique ! Les terres guadeloupéennes empoisonnées, vous ne pourrez, raisonnablement pas demander votre indépendance ! Où a-t-on vu un pays qui demande son indépendance alors qu’il ne peut s’auto suffire alimentairement ? »Il m’apprend aussi qu’en Haïti, ils ont presque tout suivi du dossier car, grâce au satellite, une chaîne haïtienne retransmet les journaux d’RFO Guadeloupe, Guyane et Martinique ainsi que certains programmes d’ATV. Il dit avoir suivi la chasse aux St Luciens, en Martinique…
Très vite, nous parlons aussi des Accords de Partenariat Economique entre l’Union Européenne et les pays du CARIFORUM. Comme en Guadeloupe, la population n’est pas très informée mais, me précise François, de nombreuses organisations sociales essaient de faire pression sur le gouvernement qu’il ne signe pas ces APE. Jusqu’ici, ça a plutôt bien marché, mais tout le monde sait très bien la façon dont ces APE ont été presque imposés aux pays caribéens et il est presqu’inévitable que le même procédé soit appliqué à Haïti…
La vie continueAlors que François et moi sommes en pleine discussion, l’on entendit la cuisinière et les femmes de ménage s’agiter et venir nous rejoindre au salon du QG. Elles nous demandent si ça ne nous dérangerait pas d’allumer la télé afin qu’elles regardent leur feuilleton.
18h00 tapantes, elles se branchent sur TV caraïbes et là, stupeur, « sézisman », je vois apparaître à l’écran « Marina », la télénovela mexicaine qui passe actuellement sur RFO Guadeloupe !
Je n’en crois pas mes yeux, même en Haïti, les femmes sont accros aux télénovelas ! Et les hommes aussi, à juger par le nombre de ces messieurs qui sont arrivés au salon par la suite afin de savoir si Ricardo et Marina allaient enfin se remettre ensemble et si Chui, leur fils, serait jeté en prison ou non.

Plus tard, dans la soirée, François et moi suivons des musiciens dans une répétition. Celle-ci a lieu à Canapé-Vert, juste à côté de l’endroit où la seconde école s’est effondrée. Dans la rue, aucun signe de ce drame. Les marchandes, toujours à la lueur de leurs petites bougies, continuent de vendre leurs pains et des canne à sucre (délicieuses, soit dit en passant).
Il est 22heures, il y a toujours autant de monde dans les rues. Des femmes, des enfants, des vieux à pieds qui rentrent chez eux ou qui travaillent.
J’ai du mal à croire qu’il y ait tant d’insécurité dans ce pays, en voyant toute cette vie, aussi tard dans la nuit.
Malgré tout, la vie continue à Canapé Vert et personne, dans le rue, ne parle de l’école effondrée.
« Ala yon lan mô sa-a, sé la vi ! »