Mercredi 12 novembre 2008J’ai quitté Pointe-à-Pitre pleine d’espoir…Espoir de quoi, de qui ? Je ne saurais le dire. Je me sens juste toute «chose», transportée rien qu’à l’idée de me rendre au pays de Dessalines, de Toussaint Louverture, de Makandal, de la cérémonie du Bwa Kayman, des hommes qui ont su prendre leurs responsabilités et bâti la première République Noire. A vrai dire, il y a, dans ce pays, quelque chose qui m’attire, depuis des années, presque irrésistiblement, au point où je me suis souvent dit :
« Je finirai sûrement ma vie là-bas ».
D’Haïti chérie, j’ai entendu tout et son contraire : des choses merveilleuses, extraordinaires, voire mystiques, et d’autres aussi horribles et effrayantes que ces deux écoles qui se sont effondrées, tuant des dizaines de jeunes étudiants…ou encore des enfants qui se nourrissent de galettes de boue.
« Il va falloir être courageuse, car la misère est partout », m’a avertie un ami musicien haïtien expatrié à Miami.
« Nan moman Klorox sa-a, ou pral wè moun kap mouri nan laru a », avait-il ajouté, sur un ton très grave.
« Tu devrais reporter ton voyage…en tout cas, bon courage et fais attention ! »Non, malgré ces appels à la "prudence", j’ai décidé de maintenir mon voyage. Invitée au Festival Musique en Folie, pour rien au monde je n’aurais annulé ce voyage qui, pour moi, répond à un profond désir de fouler enfin , le sol de l’une des nations les plus courageuses du monde.

16h50. A travers le hublot, j’aperçois de grands espaces grisâtres sur lesquels s’activent des gens. Les flancs des montagnes sont aussi parcourus de ces grandes rivières grisâtres qui donnent aux paysages un aspect un peu lunaire. Plus tard, j’apprendrai qu’il s’agit de carrières de sable ou encore de pans de montagnes qui ont été déboisés afin de faire du charbon. L’érosion aidant, ces terres sont devenues, au fil des ans, incultivables...
17h00, heure de Port-au-Prince. Arrivée à l’aéroport international Toussaint Louverture. Je me sens envahie par une émotion indicible.
La descente de l’avion se fait « à l’ancienne » et me rappelle la façon dont on procédait encore, il y a 10 ans, à Raizet sud : après avoir emprunté une passerelle mobile, l’on arrive directement sur le tarmac. Alors que nous débarquons, un Boeing American Airlines s’apprête à décoller. Tous les effluves de kérosène nous parviennent et le souffle brûlant de l’avion au décollage affole un peu les passagers qui, comme moi, n’ont l’habitude que d’aéroports aseptisés.
Peu importe, je suis heureuse.
A la douane, un énorme panneau publicitaire Digicel souhaite la bienvenue en Haïti et informe les utilisateurs de la possibilité de « roamer sur le plus large réseau mobile d’Haïti » et de « communiquer comme chez soi ».
« J’ai bien fait de prendre un abonnement Digicel, la veille de mon départ », ai-je alors pensé.
Devant le carrousel, les agents de l’aéroport se précipitent vers les étrangers pour leur proposer leurs services en échange d’un « tip », un pourboire…Alors que j’attends ma valise, une femme agent me lance :
« Sak a men ou lan, sé yon Longchamp ! Ou gen kob alô ! Ou kapab ban-m yon tip. »J’avoue que sur le coup, je suis restée "sézi", ne sachant que dire. La femme a vérifié si le tag correspondait à l’étiquette présente sur ma valise. Je lui ai glissé le seul billet de dollar américain qui me restait d’un précédent voyage aux USA…Je n’avais pas eu le temps de changer mes euros en gourdes, avant mon départ.
Jusqu’à la sortie de l’aéroport, c’est une pluie de proposition de services : vous trouver un taxi, vous porter votre valise, vous changer votre argent, vous acheter à manger, vous trouver un hôtel, tout est possible en glissant quelques gourdes à des « brasseurs » qui attendent les voyageurs. Je ne sais que dire devant tant d’insistance.
Un ami devait passer me récupérer. Ah, je l’aperçois enfin. Sans ménagement, il écarte les « brasseurs » d’un
« kité ti dam lan en pé m'sieu oh, nou pa wè li pa genn anpil malet ! », et il me fait grimper dans un impressionnant 4x4 rouge.

L’on quitte l’aéroport, direction Peguyville. Sur la route, je suis surprise de voir autant de gens dans les rues. D es femmes, à la lueur d’une bougie, vendent du pain fait maison, des vêtements et même des appels téléphoniques à partir de curieux téléphones portatifs!
Dans la voiture, la poussière me prend à la gorge, aux yeux. L’odeur de la « gasoline » est presque insupportable et les embouteillages sont ahurissants ! Moi qui me plaignais de ceux de Morne-à-L’eau…voilà de quoi relativiser !
A la radio, la première chanson qui passe est celle d’un de mes groupes favoris de konpa. Alors que dehors tout s’agite,
« Is it real » de Nu-Look m’emporte. C’est le comble du bonheur !