Un état des connaissances assez limité
Dès l’ouverture de la conférence, le ton fut donné : évacuées les questions de responsabilités, les exposés se limiteront purement aux conclusions de la recherche biomédicale et, l’auditoire est prié de ne pas poser de questions «hors cadre» !
Avec comme modérateur Lucien Degras, qui avait déclaré, dans sa
«Brève note sur chlordécone et jardin créole», que
«les prophètes de malheur, candidats à des postures de Cassandre, annonçant un génocide chimique ici devront, pour le moment tout au moins, trouver d’autres supports à leurs fantasmes», les limites du débat auraient dû être rapidement comprises…
Mais passons, l’initiative d’une conférence sur le chlordécone et ses effets sur la santé est tout à fait louable au vu des inquiétudes des populations concernées, qui sont, bien souvent, trop mal informées (cf. notre article
«Chlordécone : l’Etat français noie le pois(s)on»).
Il s’agissait pour le Professeur Luc Multigner, chercheur épidémiologiste à l’INSERM, et le Professeur Pascal Blanchet, du CHU de Pointe-à-Pitre, d’exposer l’état des connaissances sur les dangers relatifs au chlordécone ainsi que les premières conclusions des recherches biomédicales menées aux Antilles.
Bien que les chercheurs français aient eux-mêmes mis au point la technique de dosage la plus sensible du chlordécone, il n’en reste pas moins que les études menées aux Antilles ne répondent toujours pas aux questions relatives aux effets du chlordécone sur la fertilité. Pas d’informations non plus sur l’incidence du chlordécone sur les malformations congénitales, ni même de certitudes quant à un lien scientifiquement évident sur l’exposition au chlordécone et l’apparition de certains cancers.
On devrait, entre cette année et 2009, connaître les résultats définitifs de
l’étude TiMoun, supervisée par le Professeur Janky, du service gynécologie obstétrique du CHU de Pointe-à-Pitre, et qui a pour but d’évaluer l’impact des expositions prénatales au chlordécone sur le déroulement de la grossesse, la santé du bébé à la naissance et le développement neurocomportemental des bébés. Les résultats de
l’étude Karuprostate (1) devraient aussi tomber à la même période.
Souriez, vous êtes empoisonnés !
Comparant les résultats des études toxicologiques sur les animaux ainsi que les résultats des études réalisées sur les accidentés d’Hopewell(2) aux premiers résultats d’études menées aux Antilles, les chercheurs présents ont donné l’impression d’un optimisme assez dérangeant quant aux réels effets du chlordécone sur la santé. Essaieraient-ils de tranquilliser les populations à coup de conclusions des études menées à Hopewell ? :
36% des individus ayant présenté des troubles de santé, à Hopewell, ont souffert de troubles dits « subjectifs » (nervosité, anxiété), 64% de tremblements des membres, d’hypersensibilité aux bruits, d’amnésie, d’élargissement hépatique et de diminution du nombre et mobilité des spermatozoïdes (troubles « objectifs »).Et au Professeur Multigner de conclure que
ces troubles constatés à Hopewell ont disparu au terme de 5 à 7 ans avec un seul cas de séquelles psychologiques importantes et qu’il n’y a eu aucune pathologie tumorale, aucun trouble de la fécondité et aucun anomalie congénitale parmi la progéniture.Mieux,
«les troubles sont réversibles après arrêt de l’exposition » et « […] ne se manifestent que lorsque la concentration en chlordécone dans le sang dépasse 1mg par litre».Et au Professeur Blanchet de rassurer qu’aux Antilles, les taux de chlordécone dosés dans le sang ne dépassent pas 0,1mg par litre…même s’il ajoute plus loin que
«ces conclusions ne préjugent pas des effets qui ont pu se produire à l’époque où le chlordécone était employé et où l’intensité de l’exposition était vraisemblablement plus élevée.»Malgré des résultats alarmants constatés sur les animaux exposés de façon aiguë (à dose unique) ou de façon chronique, à doses répétées (3), le Professeur Multigner estime que
«le principe de précaution n’est pas d’ordre scientifique» et est, finalement, resté assez vague sur la question des moyens de protection des populations exposées au chlordécone.
Des questions qui dérangentL’une des questions qui semblaient le plus préoccuper le public fut celle de la persistance du chlordécone dans les sols et dans le corps humain et son élimination. Si le chlordécone s’échappe du corps humain à une vitesse moyenne de 140 jours pour la moitié d’une charge d’un compartiment corporel (en cas de non réexposition), son taux de persistance dans les sols varierait de plusieurs dizaines à plusieurs centaines d’années…
Fort heureusement, des chercheurs, tels que Sarah Gaspard, Docteur en biologie à l’UAG, se sont penchés sur des procédés biologiques et chimiques de dégradation du polluant. Pour l’instant des bactéries susceptibles de dégrader le HCH ont été détectées dans les sols guadeloupéens mais, concernant le chlordécone une telle dégradation n’est possible qu’en anaérobie.
Selon Yves-Marie Cabidoche, de l’INRA, lui aussi présent à la conférence-débat, il faudrait
«être vigilant sur les tiges des graminées que consomment les animaux d’élevage» puisque la littérature sur les modes de contamination des plantes est encore assez pauvre.
«Le chlordécone ne disparait pas ; à peine 10%, dans le meilleur des cas, ont disparu des sols», ajoute-il. Là encore, malaise, puisque la cartographie exacte des zones contaminées semble tarder…bien qu’elle ait été inscrite dans le plan chlordécone présenté au premier semestre 2008 alors que la contamination au chlordécone
«constitue une préoccupation sanitaire, environnementale, agricole, économique et sociale prise en compte dans le Plan national santé environnement (PNSE) adopté en 2004», selon le site du ministère français de la santé.

Cette cartographie qui n’arrive pas est symptomatique de l’état général de la recherche en France. En effet, du bout de la langue, les chercheurs avouent que les coûts de la recherche et du dosage du chlordécone constituent un frein. M. Alain Simion, président de l’association guadeloupéenne ASSE(4), pose alors la question qui fâche :
Qui finance les recherches sur les effets du chlordécone et les producteurs de pesticides font-ils partie de ceux qui les financent ? Malaise dans la salle…Auparavant, l’homologue martiniquais de M. Simion avait posé la question de l’employeur des chercheurs…
Le professeur Multigner cite les financements publics et, comme le Professeur Blanchet, se défend d’être influencé par les pourvoyeurs de fonds.
Une femme, dans le public, qui n’a sûrement pas compris la subtilité de la question s’écrie n’avoir
rien à foutre de l’origine des fonds (sic !). Elle est applaudie par certains…
M. Simion reprend la parole et promet de rendre public un courrier dans lequel d’autres sources de financement apparaissent.
Mme Epamimondas, présidente de l’Archipel des sciences, coupe alors cours à la polémique :
«Vous allez pouvoir poser d’autres questions sur d’autres scènes ! »On l’aura compris, malgré ses bonnes intentions, cette conférence-débat n’était pas le lieu où les populations antillaises exposées au chlordécone auraient pu trouver un début de réponse aux questions concrètes qu’elles se posent, qu’elles soient relatives aux risques avérés sur la santé et encore moins aux responsabilités…
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A lire : De Louis Boutrin et Raphaël Confiant,
Chronique d'un empoisonnement annoncé *INSERM : Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale
**UAG : Université des Antilles et de la Guyane
***INRA : Institut National de la Recherche Agronomique
(1)L’étude Karuprostate a pour objectif d’identifier les facteurs de risque environnementaux et génétiques de survenue du cancer de la prostate et d’évaluer l’impact de l’exposition au chlordécone dans la survenue de la maladie.
(2) Hopewell est une ville de Virginie (USA) où était implantée une usine fabricant du chlordécone. Par manque de sécurité, entre 1966 et 1975, les ouvriers ont été fortement exposés par voie cutanée et à cause d’absorptions de poussières. Des cas d’ingestions alimentaires (faune aquatique) ont été aussi détectés. Les ouvriers et les habitants de la ville ont fait l’objet d’une étude sur les effets du chlordécone sur la santé humaine.
(3)
Effets non cancérogènes observés chez l’animal adulte : tremblement de membres, hypersensibilité aux stimuli externes, élargissement hépatique, diminution du nombre de spermatozoïdes (mâles), diminution de l’ovulation (femelles) [expositions aigues, à dose unique/expositions chroniques).
Effets cancérogènes observés chez l’animal adulte : tumeurs hépatiques [expositions chroniques, vie entière]
Effets d’exposition lors de la gestation : Augmentation de la mortalité fœtale, anomalies congénitales (en présence de toxicité maternelle), troubles neurocomportementaux chez la portée.
Effets des expositions périnatales : Troubles neurocomportementaux, modifications des comportements sexuels à la maturité sexuelle.
(4)
L’Association Société Santé Environnement fait partie des 4 associations qui avaient porté la plainte contre la pollution et l’empoisonnement au chlordécone